Un évènement ou une durée?

Le 8 juin, 2016

(par Benoît Cazabon) 2017- Le Canada fêtera son 150e anniversaire tandis que Montréal fêtera son 375e. Cent cinquante ans ou trois cent soixante-quinze ans, ce sont des durées. Que s’est-il passé pendant ces années (1642-2017 et 1867-2017)? Et que s’est-il passé entre les deux premières dates 1642 et 1867, il y a bien deux cent vingt cinq ans d’histoire?  Juste ici avec ces quelques faits événementiels se faufilent toutes sortes de questions. Je ne sais pas pour vous, mais moi, de ne rien savoir de ces époques m’interpelle.

D’abord, évoquer un anniversaire m’incite à vouloir vérifier ce qu’on veut célébrer. Prenons la Confédération canadienne. En tant qu’événement, au départ, ce fut assez banal, il me semble. La Province du Canada ou le Canada uni (1841-1867) ne fut pas brillant de stabilité. Une capitale mouvante : Kingston, Montréal pour finir en alternance entre Québec ou Toronto. Ajoutez quelques incendies, pendaisons, élections à main levée arrosées à l’alcool, cela ne donne pas une tenue de route très reluisante. Alors le 22 mai 1867, la Reine Victoria acquiesce à l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique. Le Canada est crée, il s’agit d’une annexion des provinces britanniques de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick aux anciens Bas et Haut-Canada et cela s’appellera le Dominion of Canada.

Cela ressemble davantage à un épiphénomène. Où se trouve l’événement ou la manifestation?  Y a-t-il eu un cortège, un festival, une exposition, un tournoi?  Bytown ne comptait pas beaucoup de rues pavées à l’époque. La naissance du pays était accessoire à d’autres événements plus importants. En finir avec le tiraillement entre Kingston, Montréal, Toronto et Québec. Ce fait semble accessoire aussi par rapport à une réalité beaucoup prégnante : la difficulté de gouverner une colonie mal intégrée. On sortait à peine des troubles de 1838-39. En gros, derrière un événement se cache une durée de faits cruciaux nécessaires à une claire et saine compréhension d’une célébration.

Ce n’est justement pas le temps de les mettre en valeur lors d’une célébration. Ça casserait le party assez vite. Il y a une gêne à évoquer un 100e anniversaire en utilisant la date de départ. Il nous reste la date d’arrivée.  Pour la Confédération, on pense tout de suite à Expo 67. Certains se souviendront de la flamme du centenaire au parlement ou du drapeau. Puis? Il y a eu le Vive le Québec libre le 24 juillet qu’on a résumé comme une discorde entre la France et le Canada plutôt que de voir le vrai malaise chez-nous. La création du Mouvement souverainté-association le 19 octobre; les Leafs de Toronto l’ont emporté sur les Canadiens de Montréal, exceptionnel et symbolique tout de même. « Nègres blancs d’Amérique » se  pointe à l’horizon. Puis aussi, meurent en 1967 : Georges Vanier, Vincent Massey, Lionel Groulx et Adrien Arcan, tous noms qu’on ne peut pas mettre à la même enseigne idéologique, mais chacun évoque un pan de cette durée 1867-1967.  Donc, dans l’année du 100e de la Confédération des événements naissent et relèguent cette fête au rang d’un épiphénomène.

En réalité, si nous devions nous intéresser à la durée de ce que l’on veut célébrer force serait d’avouer que nous connaissons peu son parcours et les faits marqueurs de sens.

Les mentalités ont beaucoup évolué depuis 50 ans : mondialisation, libre-échange, néo-libéralisme, individualisme pour n’en nommer que les plus évidents. On n’a plus le malaise de s’interroger sur ce qu’on célèbre.  Au départ, il est admis que c’est sans importance. Par exemple, le premier engagement de la Ville de Gatineau autour du 150e est l’embauche d’une gestionnaire des festivités. Celles-ci seront jugées selon leur capacité « d’achalandage ». Tout de suite, l’événement devient accessoire à ce qu’il peut rapporter financièrement. Installés dans cette logique, on construit un événement à grand déploiement dont on déplorera les coûts excédentaires sans jamais remettre en question le sens d’une telle orientation. Quel sens y a-t-il à dépenser? Mais des gens travaillent. D’autres font des profits et des taxes de ventes entrent dans nos coffres. Le citoyen dans tout cela? Le sens de l’événement historique? L’objet de réjouissance est perçu décoratif parce qu’on occulte son sens profond, celui qui assurerait notre attachement à la fête ou notre rejet de celle-ci. On ne veut pas voir les échecs et les souffrances qui se sont inscrits dans la durée des 150 ans à célébrer. On fêtera un 150e déconnecté de l’an UN et de la durée qui s’ensuivit.

Foncièrement, il y aurait une culpabilité à évoquer l’ensemble du 150e. Restons à la surface des choses, sinon ça va faire mal. Alors, on reste avec nos blessures mal assumées et nos réussites mal comprises. Le rapport d’amour doit impliquer la durée et la rencontre avec l’autre dans sa différence. « Non, non, on ne va pas là! » Qu’adviendrait-il si l’Outaouais se découvrait à ses propres insécurités?  Elle assumerait ses différences et montrerait fièrement sa force en mettant en évidence la durée de sa propre présence. On verrait sa consistance, sa stabilité, sa tenue, sa pertinence à elle. On verrait sa différence pour qu’on puisse l’aimer.

La durée est difficile à porter. Alors, on se divertit dans l’événement passager. Nous ne pouvons nous défaire du passé mal assumé et nous nous condamnons à le répéter.

Montaigne : Nous sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne nous pouvons défaire de ce que nous condamnons. (Essai ii, 16, 619)

Benoît Cazabon

Juin 2016

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