Sur le sens du mot « liberté » et de ses dérives

Le 17 juillet, 2015

(par Benoît Cazabon) Kant nous avait invité « à sortir de l’état de minorité » pour devenir des adultes par la pensée, à savoir devenir critique.  J’ai été de tout temps sensible à cette expression pour avoir travaillé, tant et tant, la minoritude sociale ou l’état d’infantilisation citoyenne de celui qui ne peut voter que contre son propre bien.

C’était là ma vue de l’Ontario français : élire une personne, c’était cocher pour celui qui me nuirait le moins et non celui qui me représenterait. Et je vois le Conseil catholique de l’Est ontarien introduire l’apprentissage de l’anglais dès la maternelle. Le raisonnement : « plusieurs parents sont anglophones, ça va aider les enfants à leur parler. » (80% des enfants de mariage mixte en Ontario ne parlent que l’anglais en arrivant à l’école!), « nous donnerons un certificat de bilinguisme à la fin du primaire, ça les aidera à obtenir un emploi ». (Un emploi bilingue à la fin du primaire? Serveur chez Tim Horton à mes anciens collègues de classe unilingues anglophones grâce à cette nouvelle pratique?) Je fume à entendre ce manque de sens critique et cette ignorance qui réintroduit dans son système ce que l’école de langue française devait abolir. Mais enfin…

Passons voir de l’autre côté de la rue… De la liberté à la tyrannie du bonheur!  Deux mots exsangues. Liberté vue comme assouvissement d’un individualisme complet. Le bonheur vu comme une récompense obligée du fait d’être sur terre de force. « Je me dois ceci ou on me le doit. » Je voyais cette semaine un nombre effarent de tatoués à Montréal. Au départ, le tatoué veut se distinguer. Est-ce bien le cas? Qu’est-ce qui se définit derrière ce qui se montre? Son bonheur, ce serait être différent? « Oui, mais tu l’étais avant, maintenant, vous êtes tous semblables ». La nouvelle mystique de la liberté se résume à me satisfaire sans sens critique. Il y a un retour à abêtissement quand le sens critique s’éclipse. On redevient enfant avec ses avatars : moins responsable, moins autonome, moins confiant dans la vie telle qu’elle est. Mais rien de cette dernière phrase ne permet de dire que ces traits s’appliquent au tatoué. D’où vient mon questionnement?

Il y a quelque chose qui m’inquiète, j’imagine. Puis surtout, il n’y a plus place pour l’art, cette faculté qui nous fait sortir de nous-mêmes dans la petitesse du nombrilisme. Atteindre ce genre de folie qui fit dire à Michel-Ange, terminant son David, « Mais parle maintenant ».  Mais non, c’est plutôt l’aplatissement du sens et des valeurs notre siècle. Défaite de la pensée, avait titré Alain Finkielkraut. On se souvient de : « Liberté, égalité, fraternité » Il suffit de travestir le premier mot pour que l’effet domino s’enclenche. Comment expliquer à l’ignorant que la liberté ce n’est pas ça. On ne peut pas arracher cet attachement à celui qui n’a rien d’autre. Je suis dans l’ombre et de l’ombre, mais c’est mon seul soleil!

Je demandais à mes petits-fils en visitant le Jardin botanique pourquoi il y avait tant de punaises de lits dans nos vies. Cette punaise se nourrissait de la chauvesouris et la nourrissait, à ce que j’ai compris. C’était leur façon de pratiquer la fraternité. Pour diverses raisons, en ville, dont notre peur de cette bête, on a exterminé la chauvesouris. Vous avez compris la fin de cette histoire. Trente pourcent de ce que nous mangeons n’existerait pas sans ces différentes bibittes! Le plus riche musée de la nature qu’est ce jardin nous montre les rapports complexes de la nature en de milliers d’exemples. Nous dépendons de cette complexité. Mais on ne veut rien savoir. Notre bonheur est ailleurs.

Donc, où est la lucidité? Quelle lumière éclaire quels pans d’ombres? En quoi, est-ce que le domaine de la vérité devrait-il s’opposer à la vie ordinaire? La vérité de la vie ordinaire aujourd’hui s’exprime sous forme de gros rires gras, de « pourquoi se poser cette question, y a rien là, man! » On préfère rester dans l’épaisseur des opinions de surface : « Ah, oui, j’savais pas. WOW, c’est gros ce que tu dis là. » Si « la bêtise consiste à vouloir conclure » disait Flaubert, aujourd’hui, la plupart des sujets touchant des éléments de vérité sont bouchés. On sait d’avance qu’on ne veut pas savoir. On n’a pas de mémoire. Nous sommes égaux dans une fratrie sans questions. La technologie nous aide à ne plus avoir une autre présence. Hier, mon fils me montrait un nouvel « app», Shazam, qui reconnaît en quelques secondes un morceau de musique et vous donne tous les détails sur cette pièce. Banal, mais révélateur de notre paresse à venir.  Vraiment?

Et si l’écriture devenait un produit de cette modernité? Une narration de nous-mêmes sans pensée critique? J’ai allumé à cette idée en voyant comment l’édition crée cet état de fait. Il se trouve un nom, Marc Lévy, par exemple, sur un ruban rouge, et surgit un bestseller. Ou il y a ce roman historique qui n’est rien d’autre qu’une autobiographie déguisée. Un essai, règlement de compte.  Adorno disait : la littérature biographique et plus ou moins pornographique largement diffusée est un produit de la décomposition de la forme romanesque. J’ai lu quelques Serge Doubrovsky. Étaient-ce des romans? Il les appela « autofiction ». Ni biographie, ni roman, tout est permis et il a réussi.

Plus pessimiste qu’Adorno, faut se lever tôt, mais il reste que la question se pose. L’idée qu’on se fait du roman et la façon de le promouvoir le font courir à sa perte : un objet hors de l’art, un produit de vente. Appauvrissement de la vie de l’esprit. Mot de Simone Weil : il n’y a qu’une faute : ne pas avoir la capacité de se nourrir de lumière. Car cette capacité étant abolie, toutes les autres fautes sont possibles. (Dans La pesanteur et la grâce.)

En ce moment de solstice, je réfléchis à la lumière et à l’ombre. La lumière, source de vie! Dans l’ombre se trame une autre énergie aussi.

Tous tatoués, la liberté d’être différent s’estompe. Quand un conseil scolaire veut le bonheur de ses élèves en favorisant leur anglicisation déjà avancée, il résilie son contrat social fondateur. Sortis leur art, le roman ou l’école française ont peu à voir avec leur noblesse originale. La nature est plus équilibrée dans ses oppositions. Elles se complètent, les nôtres s’annulent souvent.

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