Remise en cause

Le 5 janvier, 2017

(par Benoît Cazabon) Si nous commencions par un aveu. Ce mot est chargé de connotations négatives. On avoue un crime, un défaut, ses peurs. Il n’en fut pas toujours ainsi. Dans le régime féodal, le vassal remettait une déclaration de son engagement au seigneur. C’était son aveu, loin des sens actuels. Peut-on avouer sa joie, son amour, ses désirs ? On exprime la première ; on partage le second ; on satisfait les derniers. Pour moi, ces sens se mêlent parce que je me sens coupable, intimidé à tout le moins, fautif au pire, de prendre pleine jouissance de la joie, de l’amour, de mes désirs. Il faudra y revenir.

De façon générale, je me perçois comme étant d’un esprit assez libre. Je crois voir le monde avec curiosité. J’aime chercher le sens derrière les évidences, ce qui m’amène souventefois à changer d’avis. La position de Lacan, qu’il appelle la sophia analyse consiste à réunir linguistique, sémiotique, heuristique, herméneutique et psychanalyse en un filtre complexe à l’aide duquel observer le monde. Elle me plaît. L’interprétation ne sera jamais plus juste que les instruments qu’on utilise. Ni plus complète que l’étendue de notre questionnement. Vous me voyez venir ; je prépare un terrain de mines à désamorcer.

Je lisais dernièrement qu’il est absurde d’utiliser l’expression « selon mon opinion… ». L’opinion étant une assertion dont on n’a pas vérifié la véracité, elle ne peut nous appartenir. D’ailleurs, aujourd’hui, en politique surtout, « on sonde l’opinion publique » pour mieux aligner son discours sur ce qui est le plus populaire. En un mot, mon opinion sera celle que vous me dicterez de suivre. Votre intérêt est ma démagogie. Mais je ne vous ai rien avoué encore.

Récemment, le théologien, pour ne prendre que ce titre, Jacques Grand’Maison décédait. Je me suis intéressé à sa vie. Je connaissais quelques rares articles glanés à l’occasion. Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver une liste de quelque 50 titres. Au sujet de son dernier livre, Ces valeurs dont on parle si peu, 2015, il dit : « En bout de route, je sens le besoin de faire un bilan. Un pied dans la société de plus en plus laïque, et l’autre dans la tradition judéo-chrétienne trois fois millénaire ; j’en ai fait deux passions qui n’ont cessé de me charrier au-delà de mes moyens et souvent de mes volontés. » (Propos partagés à Louis Cornelier, Le Devoir, 3 octobre 2015) Il avait dit déjà en 1976 : « Je suis d’un pays incertain, sinon impossible, mais c’est le mien ». Il parlait du Québec, bien sûr, mais cette incertitude ou impossibilité s’applique à sa posture dans ses croyances de chrétien. Le courage ne vient pas sans un certain risque. Laïcité et tradition religieuse s’affrontant, une lecture avertie s’impose. C’est ce qu’il a fait.

Je me suis donc procuré Pour un nouvel humanisme, 2007. C’est le lisant que m’est venue une idée jamais avouée. Combien peu j’ai lu les auteurs religieux. C’est l’aveu que je me révélais. Est-ce une faute, un crime ? Chose certaine, en lisant Grand’Maison, je compris que lui, il avait lu mes auteurs préférés, profanes, laïques et, à l’occasion, religieux. Il y fait référence à Jean-Claude Guillebaud, Claude Lévi-Strauss, Charles Taylor, Amin Maalouf, Paul Ricœur, Alain Finkielkraut, Umberto Eco, André Comte-Sponville, Kundera, Simone Weil, Michel de Certeau, Hannah Arendt, Pascal Bruckner, Pierre Vadeboncoeur, Fernand Dumont. Je les nomme tous ou à peu près parce que ce sont des fréquentations louables. Ce choix montre aussi l’empan de sa pensée et les diverses grilles d’interprétation à sa portée. Jacques Grand’Maison mérite d’être connu. Mais aussi, pour suivre la trace de mon aveu, combien d’auteurs ecclésiastiques de sa trempe me sont inconnus ?

Je ne les ai pas évités par une décision volontaire. Comme à peu près tout le monde de ma génération, j’ai décidé autour de mes 16 ans de délaisser les pratiques religieuses. Puis à 20 ans, je considérais que je n’étais plus croyant. C’était passer vite sur une question profonde. Le constat que je me faisais ne bénéficiait pas de la loupe lacanienne évoquée plus haut. À l’adolescence, j’avais aimé ma pratique religieuse autour des JEC et JOC (Jeunesse étudiante catholique et Jeunesse ouvrière catholique). Ces deux mouvements communautaires et sociaux m’avaient inspiré des engagements profonds. Nous étudions leurs principes ; nous les discutions en cellules ; mais surtout, nous nous engagions sur le terrain. Je me souviens de samedis consacrés à servir des gens dans la pauvreté. Repeindre une cuisine, garder les enfants pendant que la mère se reposait, réparer une toilette. À la résidence Saint-Charles, près de l’Hôpital général, aujourd’hui, Résidence Bruyère, je rasais quelques vieillards ; je passais la serpillière ; je pliais les draps que les assistantes de la buanderie apportaient. Puis je flirtais un peu avec elles ! La journée se terminait autour d’une partie de cartes avec ces vieux en paix. Au retour, vers mon collège, au 600 rue Cumberland, j’avais un sentiment de bien-être particulier. Une légèreté ! Là étaient ma pratique et mes croyances religieuses. Je ne crois pas les avoir perdues.

Pour reprendre l’expression de Grand’Maison, « un pied dans la laïcité et l’autre dans la tradition judéo-chrétienne trois fois millénaire », nous étions des laïcs chrétiens. Nous poursuivions la longue tradition millénaire sans nous poser de questions dogmatiques, sans le poids d’une hiérarchie écrasante. Il y avait un rapport à notre intériorité, point à la ligne. C’est peut-être superficiel, mais c’est ce qui nous sauvait des interrogations qui absorbe le sociologue Grand’Maison. Plus profond que nous l’étions, il demeure coincé sur un dilemme insoluble. Dès le début, il nous avertit que cet ouvrage est marqué par une colère. Tant mieux, me suis-je dit, il va crever l’abcès. Il le fait avec intelligence presque tout le long de ce livre. À l’occasion, il perd patience et son propos devient sarcastique à l’égard des laïcs superficiels (comment l’en blâmer) ou justificateur des positions de l’Église hiérarchique (et on se demande alors pourquoi ce pas de danse, un en avant, deux de reculons). En gros, il déplore la perte de sens d’une église cléricale et d’une laïcité désincarnée. D’un côté, une approche mortifère qui doute de l’individu laissé à son autonomie, à ses jouissances corporelles saines, à sa capacité de don qui s’inspire d’un désir le guidant vers son intérêt profond, soit le bien de l’humanité. De l’autre, une désespérance et un désenchantement qui envahit notre culture. Une laïcité molle.

Donnons des exemples. Le climat de dérision et de raillerie médiatique : le rire épais et la téléréalité, c’est le réel. (Faut-il donner des noms ?) L’incertitude érigée en nihilisme, véritable désarroi de la modernité. L’alternance entre l’exaltation de soi et la déprime devant les limites individuelles et collectives (Au Québec, on s’autoproclame du plus haut progressisme ou on est découragé devant les déficits). Il évoque le tourisme comme supplément d’âme, le décrochage ennobli en « lâcher-prise » (Je me sentais limité dans mes capacités, je vais voir ailleurs !). Nous sommes soumis à des rétrécissements constants : baisse de qualité des services publics d’où l’attrait des services privés : assurances, cliniques, écoles, agences intermédiaires de toutes sortes. D’où les écarts grandissants entre les plus pauvres et les plus riches. Il s’ensuit décrochages (45 % des Américains n’ont pas voté aux Présidentielles), replis sur soi, culpabilité devant son impuissance, culture du narcissisme (Black Friday, deux morts écrasés). Nous sommes dans un état de brouillage constant des normes : enquêtes faramineuses de la criminalité commerciale et politique qui finissent en cul-de-sac ; détérioration de la nature et poursuite de pratiques polluantes (Nous sommes en transition : ajoutons deux pipelines.) ; identités ethniques accrues devant une laïcité frileuse ; retraite précoce d’une tranche importante de la population et surcharge sociale. Ces faits où chacun reconnaîtra une partie de ce qu’il vit n’inspirent guère à un humanisme renouvelé. La liste est déprimante. Grand’Maison nous laisse-t-il dans le fatalisme qu’il récuse ?

L’essayiste travaille en pointillé. Ici et là, après avoir décrit le marasme, il pose une question, il offre une piste. L’erreur majeure serait dans le recours à un point de vue unique à l’exclusion des autres et d’un ensemble plus large. Ne pas tenir compte de toutes les dimensions constitue un obscurantisme. Comte-Sponville disait : le capitalisme n’a pas besoin de sens pour fonctionner. Combien souvent les tenants du libéralisme économique ne disent-ils pas : soyons réalistes ? Ils veulent dire : ne soyez pas critiques, laissez les banques réaliser des gains de 40 % et vous remettre des dividendes de 6 %. Nous sommes dans un mode constant de sondage sur tout : comment prédire l’imprévisible (Trump, par exemple) ? Nous avons été enfermés dans une bulle qui se substitue au vrai travail démocratique. Il y a des soirs où Anne-Marie Dussault (formidable journaliste, faut-il le préciser) échange son titre de chef de pupitre pour nous abreuver d’un long plaidoyer juridique avant d’inviter des témoins spécialistes du droit nous décrire un événement particulier. N’y a-t-il pas renversement des rôles ? À tout le moins, il est sûr que nous sommes devant un seul point de vue : l’angle juridique. Chacun n’a qu’une corde à son arc : aucune pensée intégrée, holistique. « Il y a quelque chose de pire qu’une pensée fausse, c’est une pensée figée, habituée. », disait Péguy. Nous nous sommes habitués à une foule d’idées toutes faites, présentées côte à côte. L’absence de liens, la perte de la cohérence d’ensemble, la fragmentation des savoirs causent l’obscurantisme évoqué par Comte-Sponville. La perte de notre humanisme. Y a-t-il une porte de sortie ?

Il y en a plusieurs que j’aurais aimé voir Grand’Maison les exprimer avec plus clarté.

Il évoque la position de Hannah Arendt par exemple. Elle explique que l’homme moderne, quand il perdit l’assurance du monde à venir, ne fut pas rejeté au monde présent, il fut rejeté à soi-même ; loin de croire que le monde pût être virtuellement immortel, il n’était même pas sûr qu’il fut réel. Nous nous sommes retrouvés dans une fuite du réel tant chez les « séculiers » (d’où le désespoir du matérialisme, libéralisme économique, et autres) que des religions (qui fuyaient dans une transcendance de la peur, de la mortification, du déni du corps). Camus parle du confessionnal laïque (la cour de justice). Curieux, embouteillage aujourd’hui sous le portique de ce confessionnal ! L’humanisme nouveau reverrait le sens du mot « intérêt ». Il est souvent précédé du déterminant « mon », de nos jours. Peut-il y avoir intérêt autre que celui qui avantage l’humanité entière. Il est dans mon intérêt que tous aient à boire et manger des produits sains. Cela implique une économie sociale, une écologie reconnue sans entorse, un regard curieux de tous les individus pour développer une créativité et une originalité soutenues.

Une autre porte se situerait dans le retour sur le mot « désir ». Sans le mentionner ouvertement, Grand’Maison nous introduit à la vue de Spinoza sur le désir, soit l’essence de l’humain. Le désir est la puissance d’exister, un effort de préserver l’être. Cette force est à l’œuvre même à l’intérieur des positions pessimistes que l’on peut porter sur le monde actuel comme on les a vues ci-dessus. L’humanisme serait de nous en rendre compte et de le vouloir davantage. Le désir est actif. La révision des pratiques actuelles montrerait à l’envi combien ce principe est bafoué. La passivité mène au désastre de notre époque. Passivité intellectuelle et spirituelle, s’entend. L’humanisme nouveau serait de retrouver joie et liberté. Toujours dans l’esprit de Spinoza, nous retrouverions dans le désir cette tendance qui a pris conscience d’elle-même.

La porte la plus large se situe en l’éducation des enfants. Grand’Maison exprime une confiance sans bornes dans la jeunesse. Renouveler dans leur esprit le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Conscience, donc. Inciter la jeunesse à utiliser une grille d’interprétation la plus large possible, à la façon de Lacan, par exemple. Le regard inquisiteur sur le sens. Revaloriser les filiations historiques au-delà des enfermements identitaires. Les amener à reconnaître les défis communs aux diverses cultures, peuples, religions, et vouloir (désirer) s’engager dans l’avenir de la famille humaine. En ce sens, revoir le sens du mot « travail ». Avant d’être un avantage personnel économique, le travail est une fonction de notre volonté de vivre ensemble : il montre au vrai jour nos capacités de compassion, d’entre-aide, d’association, de complémentarité et de spiritualité.

Ce dernier mot est tabou comme ses semblables : âmes, religion. Pourquoi ne serions-nous pas à l’aise devant des croyances éprouvées capables de critique d’elles-mêmes et de leurs limites ? Il y a un sous-entendu ici : qu’elles répondent à ces conditions pour qu’il ait ouverture ? Le nouvel humanisme comprendrait aussi une laïcité intelligente, pertinente, cohérente avec les assises anthropologiques. Cette laïcité inclurait ses sources spirituelles historiques porteuses de valeurs chères. Autre condition : le tabula rasa actuel d’une laïcité de surface est sclérosante. Elle s’attaque au port du voile plutôt que de proposer un dialogue de convergence à long terme. En ce moment, le débat n’est qu’électoraliste. Toujours aux prises avec une pensée unique.

Je reviens à la laïcité chrétienne de mon adolescence avec ces diverses entrées sur l’humanisme à renouveler. Nous n’étions pas embarrassés par les dogmes, ni n’avions-nous pour ambition de changer le monde. Le désir en nous était naïf : ce sentiment simple du bien-être intérieur, la mémoire du sourire de ce vieillard fraîchement rasé, un échange coquin avec cette jeune fille. « Un pied dans la société de plus en plus laïque, et l’autre dans la tradition judéo-chrétienne trois fois millénaire ».  

Décembre 2016

1 commentaire

  1. par Bernard

    Le 9 janvier, 2017

    Une lecture éveillée et éveillante – à revoir, à relire et à s’y retremper. On a un long chemin à faire. . . Merci.

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