Nous sommes, nous serons !

Ottawa, le 21 novembre 2018

 

Lettre ouverte au premier ministre de l’Ontario, Monsieur Doug Ford

 

Jamais !

Jamais ne nous rendrons-nous aux arguments de votre gouvernement pour expliquer les coupures sauvages qui mènent au démantèlement du Commissariat aux services en français et à l’abolition du projet de l’Université de l’Ontario français. Jamais!

Nul besoin de dire que l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, dont l’activité des membres prouve la vitalité de la culture et de langue française en Ontario, ne voit dans ces suppressions qu’une stratégie du gouvernement en place pour saper l’essor d’une communauté de langue officielle comptant plus de 600 000 personnes. Si le gouvernement en place et si celles et ceux qui l’ont élu n’ont aucune notion de l’Histoire, il est primordial de leur rappeler que les Canadiens français sont en terre d’Amérique depuis plus de 400 ans, et ce, en dépit de toutes les tentatives d’assimilation déployées par de nombreux gouvernements provinciaux qui se sont succédé et dont les vicieuses attaques – entre autres, le Règlement 17 adopté en 1912 par le gouvernement conservateur du premier ministre Sir James P. Whitney – ont été maintes fois dictées par une perception mensongère, injuste, irresponsable et malveillante de la francophonie. Il n’y a qu’à lire comment Lord Durham décrivait la situation dans son rapport en 1839, pour croire que sa perception fut à l’origine de la réflexion qui a guidé votre gouvernement dans ses plus récentes décisions.

 

Et cette nationalité canadienne-française, devrions-nous la perpétuer pour le seul avantage de ce peuple, même si nous le pouvions ? […] La langue, les lois et le caractère du continent nord-américain sont anglais. Toute autre race que la race anglaise (j’applique cela à tous ceux qui parlent anglais) y apparaît dans un état d’infériorité.

[…] On ne peut guère concevoir nationalité plus dépourvue de tout ce qui peut vivifier et élever un peuple que les descendants des Français dans le Bas-Canada, du fait qu’ils ont gardé leur langue et leurs coutumes particulières. C’est un peuple sans histoire et sans littérature.
                         – Extraits tirés du Rapport Durham de 1839 sur lequel allait être fondé l’Acte d’Union de 1840.

 

À vous tous, Monsieur Ford, Madame Mulroney, l’ensemble de la députation progressiste-conservatrice, celles et ceux  qui ont élu un gouvernement ignorant, méconnaissant qui veut occulter l’Histoire pour des raisons mièvrement économiques et tendancieusement idéologiques ; ne vous en déplaise, il se trouve en Ontario une communauté forte de ses luttes antérieures et de ses victoires, une communauté de gens instruits en droit, en politique, en histoire, en éducation, en communication, en culture, et bien sûr en finances et en économie. Il se trouve en Ontario toute une population dont la fierté n’a d’égal que la culture qu’elle a toujours défendue et les acquis qu’elle a obtenus à force de combats, de résilience, de conviction et de détermination. Ne voyez-vous pas que cette francophonie est ontarienne ? Ces francophones installés sur ce territoire depuis quelques siècles, dont le nombre s’est agrandi avec des francophones venant du Québec, de l’Acadie, de l’Europe, de l’Afrique et d’ailleurs en Amérique, des francophones auxquels s’ajoutent un nombre sans cesse grandissant de francophiles qui sont fiers de vivre en Ontario, d’y contribuer et d’en faire une province ouverte sur le monde, sur la modernité et la diversité, une province tournée vers l’avenir et non une province ayant une vision rétrograde fondée sur la bigoterie de gens aux attitudes douteuses et à l’intelligence obtuse.

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Comprenez, Messieurs les dirigeants, Mesdames les dirigeantes, que nous ne sommes plus à l’ère de Lord Durham – dont l’esprit du rapport de 1839, nous sommes portés à le croire, a malheureusement contaminé le vôtre – nous sommes à l’ère où la mobilisation s’effectue plus facilement et où la nouvelle se répand plus rapidement qu’à dos de cheval ou que par galion.

Sentez venir la vague, puisque nous ne sommes plus seuls, puisque nous ne sommes plus isolés. Nous misons sur l’appui de toute la francophonie.

Les francophones dans d’autres provinces ont subi l’assaut et la domination de gouvernements intraitables et, si leur combat à l’instar des Franco-Ontariens, n’est pas fini, il se pourrait que, bientôt ici et là, en Ontario comme ailleurs au Canada, nous entendrons peut-être le refrain d’une chanson de Zachary Richard qui fait appel au réveil et à la résilience, tel un hymne pour tout francophone en Amérique, dont les droits et les acquis ont été, sont ou seront menacés, bafoués et violés : « Réveille, réveille/C’est les goddams qui viennent/Voler la récolte/Réveille, réveille/… »

Répondez honnêtement : quelles seraient votre réaction, et la réaction de votre gouvernement et quelle serait, selon vous, la réaction d’un très grand nombre d’anglophones du Canada, si le gouvernement du Québec procédait à de telles amputations dans les institutions de langue anglaise au Québec ? Nous n’osons imaginer ce dont tous les francophones, d’un océan à l’autre, seraient affublés et quels attributs voleraient en leur direction. Pourtant, les anglophones du Québec, dont le nombre est sensiblement le même que celui des francophones en Ontario, bénéficient d’un plus grand nombre d’institutions et font l’envie de plusieurs francophones au Canada.

Oui, Monsieur Ford, ne vous en déplaise, afin de ne pas envenimer le discours, nous, nous tairons ce que plusieurs disent tout bas. Pourquoi ? Parce que nous, « nous ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. » Parce que nous savons plusieurs anglophones de l’Ontario outrés par cette attaque de front de votre gouvernement envers les francophones. Nous savons ces anglophones déçus et surpris et, tout comme nous, ils sont décontenancés, déroutés d’apercevoir la fierté et l’insouciance, voire le sourire que vous affichez en accomplissant de telles inepties.

Oui, Monsieur Ford, puisque vous avez semé le vent, il vous faudra sans doute récolter la tempête et subir l’ire des Franco-Ontariens ! Voire de la francophonie tout entière et même d’une partie de la population anglophone de l’Ontario et du Québec ! Vous croyiez les Franco-Ontariens endormis ? Ils sont éveillés et bien vivants ! Et jamais ! Jamais ! Ils ne laisseront quiconque détruire les fruits si laborieusement récoltés.

Non, Monsieur Ford, vous ne pouvez nous dire que les Franco-Ontariens n’ont pas d’histoire, non plus que vous ne pouvez prétendre qu’ils n’ont ni littérature, ni culture, puisque les mots qui sont écrits, assemblés et lus en Ontario sont ancrés au plus profond de nous et font partie de nous. Cette histoire, cette littérature et cette culture ne sont pas uniquement au cœur de notre réalité ; elles sont notre réalité.

Nous sommes, nous serons!

 

Gabriel Osson, président

 

Lettre ouverte à Doug Ford, premier ministre de l’Ontario