De recommencements avortés dans l’œuf!

Le 12 septembre, 2014

(par Benoît Cazabon) Amérique française, Canada français, Québec français, que reste-t-il de ces vues sur le monde? Les Québécois viennent de loin, de si loin que leur mémoire oublie l’origine de leurs convictions profondes et des fondements de leur existence. D’où venons-nous? Qui sommes-nous? Où allons-nous? Peu de gens se posent encore ces questions. Collectivement, elles prennent aussi des directions inattendues et contradictoires.

En 1791, lors de la création de l’Acte constitutionnel qui institue séparément pour le Haut et le Bas-Canada un conseil législatif et une Assemblée, le premier ministre britannique William Pitt a ces mots :
« Les sujets français se convaincront ainsi que le gouvernement britannique n’a aucune intention de leur imposer des lois anglaises. Et alors ils considéreront d’un esprit plus libre l’opération et les effets des leurs. Ainsi avec le temps, ils adopteront peut-être les nôtres par conviction. Cela arrivera beaucoup plus probablement que si le gouvernement entreprenait soudain de soumettre tous les habitants du Canada à la constitution et aux lois de ce pays. Ce sera l’expérience qui devra leur enseigner que les lois anglaises sont les meilleures. Mais ce qu’il faut admettre, c’est qu’ils doivent être gouvernés à leur satisfaction. » (Tiré de l’excellente Histoire populaire du Québec, Tome 2, p. 13, de Jacques Lacoursière)

Les germes de l’illusion et de l’utopie sont réunis dans cet extrait. Ce n’est pas l’intention qui bouleverse autant que la position de supériorité, l’arrogance de se savoir du bon côté, de réunir tout ce qu’il faut pour croire que la séduction nous donnera raison. « Un jour, ces Canayens comprendront ce qui est bon pour eux ». L’illusion de croire qu’un peuple vieux de 200 ans allait disparaître. Il fallut moins de 20 ans de parlementarisme tronqué, parsemé de jeux de coulisses, pour se rendre à l’évidence que « les sujets français » leur en feraient voir de toutes les couleurs et qu’ils n’avaleraient pas toutes les couleuvres sans appliquer un certain sens critique et un esprit de liberté qui n’irait pas dans le sens voulu par Pitt! Les positions récalcitrantes des Canadiens furent souvent qualifiées d’erreurs de jugement dues à leur ignorance. Faire valoir leur droit constitutionnel en assemblée, si cette affirmation n’allait pas dans le sens des intérêts britanniques, était assimilé à une traîtrise. Quand l’autorité est royale et que celle-ci émane d’une volonté divine, les jeux de manœuvre de l’individu sont à toute fin nuls. On recommence des gestes sans suite véritable.

Bientôt, on préparera le 150e anniversaire du Canada tel qu’on le connaît. Cette occasion servira de pôle attractif pour relancer le dialogue entre les deux nations. On peut imaginer ce que la version fédérale officielle retiendra et omettra dans ce creuset symbolique. Mais déjà les médias nous informent de positionnements de l’heure. Les Franco-Ontariens y vont d’une pétition pour qu’Ottawa devienne bilingue. Couillard rencontra Kathleen Wynne pour un nouveau pacte entre les deux provinces. Soudain rapprochement né d’un besoin commun : faire front contre Harper. On rejoue l’Acte d’union en quelque sorte. Mais, il ne sera pas question de rouvrir un débat sur la place du Québec au sein du Canada. On fêtera sans l’avoir intégré en son sein, c’est tout. Puis Charest, derrière les rideaux, vante les bénéfices de cette alliance. Enfin, Guy Laforest fait volte-face et déclare à 59 ans qu’il est inspiré d’un tel sentiment d’urgence que nous devrions ramener le Québec au sein de la fédération. (Le Devoir, p. A-6 23-24 août 2014) Tous ces détails de l’heure ne sont que reprises d’un théâtre ayant tenu la scène entre 1791 et 1840. Mais on ne le sait pas et on ne veut pas le savoir. C’est l’utopie en marche. On recommence!

Le symbole du fédéralisme, alimenté par celui du 150e de la Confédération fera surgir d’autres symboles de cette réussite à fêter (une Capitale bilingue/, mais le maire Watson ne veut pas en entendre parler. Un pacte Ontario-Québec/, mais en spécifiant bien, comme si nous nous attendions à autre chose, qu’il ne sera pas question de Constitution. Une place accrue du Québec au Parlement/par le Bloc? Par J.Trudeau? « Faites-nous donc peur un peu, disent les Anglais, on ne vous croit plus! »). La réalité reste la même depuis 1791. Sous un régime parlementaire monarchique, les droits des individus et le pouvoir de l’Assemblée législative qui les représente demeurent assujettis au bénéfice de l’autorité. Aujourd’hui, on ne l’appelle plus monarchique sinon quand la force de convictions guide le premier ministre à imposer le portrait de la reine un peu partout, mais l’intention reste la même. (Prorogation arbitraire du parlement, bâillon aux diverses commissions, censure des médias, caviardage de documents ne sont que quelques méthodes d’affirmation de l’autorité suprême moderne). Ça recommence!

Le droit du citoyen est monnayable. On fait des concessions en fonction du degré de dangerosité du moment. Le peuple est balloté d’illusion en illusion; puis excédé, il déclenche une petite révolution d’un jour. Le rythme est plus ou moins rapide selon les urgences. Urgence de rétablir l’ordre du point de vue de l’autorité. Urgence de satisfaire à certains besoins de base selon le peuple : ne touche pas trop à ma langue, mais essaie l’anglais intensif « ça a marché au Saguenay! »; on veut des écoles qui réussissent, mais les bibliothèques sans livres « aucun enfant ne va en mourir »; soins à domicile, on y croit, mais on coupe certains services d’accès; « je vous taxe un peu fort, mais l’inflation n’est pas au rendez-vous, vous allez m’aimer quand même? » On recommence.

Nous avons pris l’habitude de fonctionner à l’intérieur de ces limites d’expression. Le côté plus révolté de positions républicaines ne nous est pas naturel. Des feux de paille pour la plupart : la revendication des étudiants de 2013 nous étonne encore. Pourtant, nous n’avons même pas eu la sagesse de l’inscrire dans un mouvement plus général. « Ce sera l’expérience qui devra leur enseigner que les lois anglaises sont les meilleures. » On y arrive, ne craignez rien!

Entre 1791 et 1840, les Canadiens pouvaient élire de larges majorités à l’Assemblée. C’était les années fastes de la revanche des berceaux et le Haut Canada ne représentait alors qu’un cinquième de la population du Bas Canada. En dépit de réclamations répétées des Gouverneurs successifs, ces assemblées refusaient d’accorder leur aval en bloc au budget; elles réussissaient à nommer leur orateur; elles représentaient le peuple, du moins dans la mesure de leur capacité (Le Gouverneur avait « paqueté » un Conseil législatif supérieur où siégeait Mgr Plessis, pour l’influencer, bien sûr!). Il ne restait plus à l’autorité que de déjouer les règles qu’elles avaient pourtant mises en place : prorogations hâtives et à répétition de l’Assemblée, taxation arbitraire des individus, introduction massive des loyalistes pour inonder la province; puis, quand rien ne suffit plus, on alla vers l’Acte d’union, consécration de la minorisation des Canadiens à l’intérieur de leur pays.

Et on voudrait refaire ces scénarios. « Je fais semblant d’être d’accord, pour que nous allions trainer en longueur en commissions, en pourparlers, pour que je te dise NON, à la fin. » On voudrait rejouer une pièce de théâtre présentée de toutes les manières possibles!

L’Amérique française est morte dans un mythe vaporeux lié aux voyageurs, coureurs des bois et quelques conquêtes sur les Britanniques et les Espagnols. Le Canada français des deux nations fondatrices fut une utopie minorisée dès 1840. Le Québec français peut-il se réaliser sur les mêmes bases? Le fondement ethnique se rabougrit, la volonté collective s’étiole, la croyance en soi comme peuple autonome est peu partagée. Que reste-t-il? Rejouer les mêmes vieux gags? Non! Choisir le risque de ne pas avoir à recommencer : plus de demandes traditionnelles du Québec. Oser sa différence. Se nommer tels que nous sommes sans plus. Croire dans l’impermanence, surtout celle des redites, c’est opter pour un vrai changement à inventer. La vie prend place entre l’inconfort du risque consenti à accueillir l’inconnu et la sagesse de savoir rentrer en soi.

5 commentaires

  1. par Gilles Desmarais, Val-des-Monts, Qc

    Le 6 novembre, 2014

    Mes 87 ans me rendent moins sensible à l’étonnement. Plus le temps passe plus il se ressemble !

    Pourquoi les aspirations d’une collectivité seraient-elles différentes de celles de l’individu ? Or le Québécois francophone s’est toujours satisfait d’un petit pain !

    Par ailleurs, l’histoire nous apprend que toute les minorités ont tôt ou tard été assimilées. Comment pouvons-nous prétendre réussir à y échapper ? Ce n’est qu’une question de temps.

  2. par Robert Beaudry

    Le 6 novembre, 2014

    Bonjour Benoît,

    Ouf! Quelle charge!

    Excellente réflexion qui pourrait conduire au découragement si on oublie que plusieurs d’entre nous ont réussi à « leur » en faire voir de toutes les couleurs.
    Bravo pour ta combativité et ta lucidité.

    Je relisais récemment Albert Memi « Le portrait du colonisé » et « Le portrait du décolonisé ». Quel hasard!

    À la prochaine.

    Robert

  3. par Stéfane Cloutier

    Le 6 novembre, 2014

    Je comprends le constat pessimiste de M. Cazabon. C’est l’accablement de cette histoire qui ne donne droit à aucune mélancolie créatrice.
    Et ce n’est pas avec de tristes sires comme Couillard, Charest, Trudeau et plus affligeants encore comme Harper et ses sbires agenouillés qu’on y changera quelque chose.

    Comme je refuse toute démission, la question me revient plus aigüe et douloureuse encore. J’ose imaginer que le Québec en particulier est en gestation et qu’il ne pourra pas subir la déconstruction néolibérale systématique dont il est actuellement l’objet. Il faut penser la renaissance dès maintenant.

    Quant aux francophones du Canada, je leur souhaite la même espérance et je suis certain qu’un Québec libre leur serait plus utile qu’une lavette noyée « coast to coast » dans le vinaigre du mépris.

  4. par Benoît Cazabon

    Le 15 novembre, 2014

    Bonjour Stéfane
    Je viens de terminer la lecture de La souveraineté dans l’impasse où j’ai pu apprécier sous la plume de Serge Cantin la force de pensée de F. Dumont et d’un inconnu pour moi, Jean Bouthillette. Comprendre que nous rejetons ou nous répétons le passé me semble une belle façon d’attaquer pourquoi nous démissionnons.
    Les mécanismes qui pourraient le mieux servir à une éducation saine sur cette question nous échappent: médias, programmes scolaires sont aux mains des tristes sires comme tu les appelles. Je me trouve moins pessimiste que mon constat, mais j’appelle au besoin de beaucoup de créativité pour s’en sortir.

    Bonne journée

    Benoît

  5. par Benoît Cazabon

    Le 15 novembre, 2014

    Bonjour Gilles
    Tes 87 ans n’ont en rien amoindri tes capacités d’analyse à ce que je vois. Oui, les minorités disparaissent et même les grands empires; l’histoire en accumule plusieurs depuis les Grecs, étrusques, maya, et combien d’autres.

    Sur les 6500 langues en usage plusieurs ne sont parlés que par quelques personnes. Le français arrive parmi les premières en importance. La modernité fait aussi que les disparitions sont ou plus vites chez les petites langues ou plus lentes chez les dominantes. Je me demande si la
    transformation en est toujours une d’assimilation ou d’évolution, en partie normale, comme le flux et reflux de la mer.
    Mais il est certain que nous avons l’art de répéter notre histoire ou de l’ignorer avec un égal résultat que l’on se connaît de moins en moins.

    Bonne journée

    Benoît

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